Ce qui pousse en corps

Ce qui pousse en soi 
Ce qui pousse     à côté, 
en dehors, sur
Ce qui pousse tout seul

Ce qui pousse à 
toucher,  écrire,  dessiner,  mouler,  former, caresser,  multiplier,  éprouver,  combler,  défaire.

 

Ce qui pousse 
vers le vivant, 
Ce qui pousse 
les restes des vivants vers l’atelier, 

ce qui pousse 
à l’écoute
ce qui pousse
tout court 

Accueillir, ce qui peut être regardé, mangé, ou dont l’usage n’est pas écrit. 
Laisser reposer.
Puis convoquer des gestes et des techniques qui produisent une métamorphose : la cavité d’un moule qui se remplit comme les ventres, la matrice d’une gravure qui se laisse ouvrir comme un derme, ou encore le feu d’une cuisson céramique. 
Le dessin calcule, épargne et annonce les morceaux de choix.
Au passage, les mains voraces, s’essuient et tâtonnent l’espace en écrivant avec la maille, invitent la chaleur du textile, recompose l’amplitude d’un corps, jamais repues. 

Ici, l’émerveillement n’est pas naïf, il est même plutôt inquiet. 
Il est aussi jouissance de la compréhension des formes et des lois qui transpirent du vivant comme prolongement ineffable au monde. 

Un récit pour les choses qui se ne disent pas, ou pas facilement.  

Cette inquiétante fébrilité modèle le sens, prend appui, ou prend racine, prend contact avec le vivant le plus visible, palpable, celui que l’on peut ramasser, en forêt, sur la plage, tout comme le vivant le non-visible, qui travaille la matière, le psychisme et les corps avec autant d’assurance que la lumière.

En convoquant ce passé organique d’animaux, de végétaux, ou encore des objets tombés en désuétude, leur représentation et leurs formes souvent répliquées, appellent une empathie tissulaire envers toutes les chairs qui palpitent, qu’elles portent des poils, des plumes, des écorces, des écailles, ou juste la peau sur les os. 

Devant l’énigme de ma propre expérience d’être vivant, je m’empare de ces bribes, je cumule, soustraie, multiplie des lectures, je fais monter une autre sève avec d’autres corps que le mien, en m’arrimant aux vertus plastiques du dessin, de la gravure, de la sculpture, de la céramique, avec pour seule frontière une peau et un esprit poreux comme un biscuit.

Ainsi, quand la mort a refroidi, quand elle devient cette morne éternité, ces morceaux de corps ou d’objets amoureusement collectés, sont mus non par la curiosité, mais par une passion assumée, exhaustive, exigeante qui pose un regard et un souffle protecteur, prête à négocier et étourdir la mort, à tanner la possibilité d’une vie, d’une continuité après une nuit apparente, d’être vivante, en somme, et en fuite.

La poésie, celle des mots et des absents, permet de ne pas complètement trahir la recherche plastique, à cheval entre des mondes sensibles, guidée par le roulis des galets, et dans le bruit sec des coquillages qui se fouettent, les yeux rivés sur un tirage au sort perpétuel, une vérité qui écume de doutes et que l’écriture déchire.

 

Sarah Battaglia
Mars 2021

La Méduse - 2020

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