Bruissements d’ailes et de vies

 

Quelques mois avant ma toute première visite au sein de la grange Batelière sur le site de l’Abbaye de Hautecombe, je venais de réaliser en résidence à Artelineha (Congénies, France) « le fagot » un ensemble de branches mi-bois/mi-os, en céramique, une technique très exigeante appelée « faïence de coulée ».

Autour de cette pièce gravitait le spectre de la « femme sauvage », archétype de l’intuition féminine ancestrale transmis par les contes analysé dans « Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola Estés, incarnée par la Lloba (la louve) :

« La Loba, a pour unique tâche de ramasser des os. Elle a la réputation de ramasser et de conserver surtout ce qui risque d’être perdu pour le monde. Sa caverne est pleine d’os de toutes sortes appartenant aux créatures du désert : cerfs, serpents à sonnettes, corbeaux… Mais on la dit spécialiste des loups. Lorsqu’elle est parvenue à reconstituer un squelette (…) elle réfléchit au chant qu’elle va chanter. (…) La loba chante encore et la bête s’incarne un peu plus, etc »

(Principe de Vie/mort/vie ( et non celui binaire de Vie/mort)

A l’automne 2016, confrontée à ce lieu singulier de la grange batelière, en retrait de tout, dans ce cheminement, La Loba a rencontré un autre archétype qui m’intéresse depuis longtemps, celui des Parques, les trois divinités grecques de la Destinée.

L’empreinte spirituelle de la vie monastique encore récente nourrissait aussi cette approche. Ainsi, petit à petit, les trois Parques ont continué de m’habiter, pour venir signaler leurs présences sous des formes plastiques différentes :

-Clotho, filait les jours et les événements de la vie.

C’est pour moi l’expérience de « renouvellement » donné à un travail expérimental qui s’appelait « peaux d’arbres », où le latex prenait l’empreinte (donc la mémoire) de plusieurs écorces, teintées couleur chair, elle déplaçait le végétal vers l’animal, et plus particulièrement l’humain.

La Clotho de Camille Claudel (1893), une sculpture où une vieille femme se débat avec des lambeaux qui partent de sa chevelure, est la version qui m’a le plus influencée. Les peaux d’arbres, comme des peaux tannées ont été cousues simplement, formant une robe assez grossière, aux dimensions de mon corps.

La simplicité, et l’orthogonalité de sa forme, de même que l’absence d’ornements, sont aussi à rapprocher des robes de bure des moines.

Ni vêtement, ni objet, elle est tendue entre le règne végétal et animal.

-Lachesis, enroulait le fils et tirait le sort de chacun.

Dans la série de dessins du même nom, à la pierre noire, les mains âgées témoignent de cette capacité à « laisser filer » à elles seules. Le fil est évacué, ce sont les masses noires et blanches qui sont mouvantes autour de ces vieilles mains puissantes et pérennes.

-Atropos, coupait avec ces ciseaux le fil de la vie.

Dans la trentaine d’aquarelles de cette série, ce sont les ciseaux usés de la Parque qui sont démantelés, recombinés, et deviennent véritable motif plastique. Ils sont traités par les couleurs et le dessin comme des corps.

L’acte de couper est tout aussi libérateur que destructeur. C’est aussi un outils indispensable pour pouvoir habiller et donner corps à la robe Clotho et donc donner des formes nouvelles.

Ils sont aussi un écho aux serres de tous les oiseaux prédateurs présents dans l’espace d’exposition.

Des Montagnes de silences, (220 x 150 cm) traduit librement des figures statiques, entre deux états, la veille et la réflexion. La figure centrale, propose une noix de la taille d’une tête, une boite de « pensées » voire de « Pandore ».

Avec les céramiques, l’ensemble fonctionne comme une vaste Vanité, répondant aux Parques.

La femme accroupie (70 x 100 cm), est la figure la plus active. Ce qu’il y a à voir est moins dans sa robe que dans l’herbe où d’autres noix se cachent, graines d’un devenir, faisant directement référence à l’usage même du lieu : une grange où étaient stockées les réserves et les semences.

La noix, est une semence avec un aspect organique car elle évoque très directement les circonvolutions du cerveau.

La femme accroupie est une version de la Loba, c’est aussi l’archétype de la plasticienne qui cherche.

Les os de seiches présentés dans l’installation « pour Mémoire » sont aussi une autre forme de Vanité, me servant de support de réflexion, de récit, et de projection.

De manière général, dans toutes mes œuvres, les os sont le noyau dur du vivant, ils dialoguent avec le temps bien plus longtemps que la chair. Cette capacité de survivance me paraît beaucoup plus porteuse de vie, que de mort, et en les transformant, en les gravant, je vais dans ce sens.

La forme ovale des os de seiches entretient aussi un certain rapport avec les insectes, comme les élytres de scarabées, ou encore les cocons des papillons.

Les insectes de « Cloués » sont les témoins muets de toutes ces relations entre différentes formes plastiques comme autant de variations autour du thème de la Vanité.

Sarah Battaglia,

le 7 mai 2017